Brin de causette – Stéphane BOURGOIN

Pour ce nouveau numéro de « Brin de causette », j’ai eu l’immense honneur de pouvoir interroger Stéphane Bourgoin, le spécialiste français ès serial killer.

C’est un auteur que j’apprécie beaucoup, dont j’ai lu pas mal d’ouvrages et je ne peux que le remercier infiniment de m’avoir accordé du temps pour cet entretien téléphonique.

Voici donc mes questions et les réponses de Stéphane Bourgoin, au sujet de son livre L’ogre des Ardennes: Les derniers secrets de Michel Fourniret, et aussi sur les tueurs en série en général.


Stéphane BOURGOIN

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Copyright éditions RING

– Il me semble que l’Ogre des Ardennes est le premier livre que vous écrivez sur un tueur en série français.

Non, j’ai déjà fait un bouquin sur Fourniret, en 2007 avec toutes les familles de victimes et les avocats qui s’intitulait Les clés de l’affaire Fourniret, un livre collectif que j’ai cosigné mais qui est épuisé depuis de nombreuses années. Du coup j’ai repris juste deux chapitres du livre pour privilégier de l’inédit alors qu’au départ ça devait être une réédition pure et simple.

Et j’ai fait un livre sur les tueurs en série français mais qui est épuisé depuis 2004 chez Albin Michel, et qui s’appelle Les serial killer sont parmi nous.

– Pourquoi avez-vous choisi d’écrire sur Michel Fourniret ?

Tout simplement parce que c’est probablement le plus emblématique des tueurs en série français, depuis un certain nombre d’années, et qu’en plus son parcours est encore jalonné par un grand nombre de zones d’ombre. En même temps, comme ça m’arrive souvent, j’avais la possibilité de faire un long reportage de 50 min pour France 2, et la case de Laurent Delahousse, le 13h15, qui a été diffusé par France 2 deux jours avant la sortie de mon bouquin chez Grasset.

On a filmé encore beaucoup d’autres choses et il y aura probablement une suite à ce reportage, mais je ne sais pas quand.

– Dans votre livre, et notamment l’expertise psychologique du Dr Ployé, Michel Fourniret est, je vous cite, « le criminel le plus abouti » ; est-ce que vous avez pu rapprocher son profil à celui d’un autre tueur en série que vous avez pu rencontrer ?

Je dirai non, tout simplement pour plusieurs raisons, la raison principale étant que j’ai interrogé 77 tueurs en série depuis exactement 40 ans, puisque le premier que j’ai interrogé c’était en 1979, et je n’ai jamais rencontré deux tueurs en série quelque que soient les pays, leurs âges, etc, qui se ressemble l’un avec l’autre. Ils sont tous très différents les uns des autres, même si on utilise cette dénomination de « tueur en série », ou « serial killer », comme si ça représentait quelque chose de figé.

Dans le code pénal français il n’y a pas du tout la dénomination « tueur en série », donc à partir de là il est très difficile de chiffrer et de savoir combien de tueurs en série sévissent sur notre territoire. Moi je l’indique dans mes livres parce que je tiens cette comptabilité macabre avec un gendarme à la retraite et depuis 20 ans on fait ce calcul par rapport aux homicides en général, etc. En France on peut dire de manière tout à fait assurée qu’il y a eu 158 cas différents depuis 1999, ce qui fait quand même beaucoup pour un phénomène qu’on a très souvent qualifié de purement anglo-saxon.

– Alors qu’aux États-Unis, dans la législation, il y a cette dimension de serial killer…

Alors tout dépend des états car chaque état est souverain. Par exemple au Texas, en Virginie, en Floride, c’est une circonstance aggravante qui vaut automatiquement la peine de mort en cas de condamnation. Pour d’autres états, non, parce que l’échelle des peines est différente suivant les états. Il n’y a pas non plus de force de police unique aux États-Unis : il y a 16 000 forces de police qui ne communiquent pas forcément entre elles.

Nous en France on a la police nationale, la gendarmerie, et puis aussi l’exception de la préfecture de police de Paris, donc les moyens de communication sont potentiellement beaucoup plus favorables pour un pays comme la France. D’ailleurs comme on le voit très justement au début du film Le Silence des agneaux lorsque Clarisse Starling et son supérieur vont assister à une autopsie d’une nouvelle victime de Buffalo Bill, on voit que les flics locaux leur tirent une tronche pas possible : le FBI n’a pas le droit de son propre chef de s’immiscer dans une enquête locale, sauf en cas de terrorisme, trafic de stupéfiant ou kidnapping d’une victime vivante.

Stéphane Bourgoin et Donald Harvey

Stéphane Bourgoin et Donald Harvey, le tueur aux 87 victimes

– Pour en revenir au couple Fourniret, il y a un trou de 10 ans durant lesquels il n’y a, a priori, aucun meurtre qui a été commis, donc pour vous ce n’est pas vraisemblable.

C’est totalement invraisemblable, et d’ailleurs Monique Olivier a acté dans des procès-verbaux qu’elle a assisté à un meurtre, celui d’une jeune baby-sitter étrangère en août 1993 dans leur maison en Belgique. Elle est à l’étage et elle voit Michel Fourniret tuer cette jeune baby-sitter, qui n’a jamais été identifiée, et lui n’a jamais reconnu à ce jour ce crime. Mais comme il est actif de manière criminelle à ce moment-là – il y a des tentatives de kidnapping, du trafic d’armes, des cambriolages, du vol d’électricité -, ça paraît tout à fait impossible qu’il n’ait pas tué pendant cette période-là.

– D’ailleurs, c’est toujours Monique Olivier qui avoue et lui se contente juste de confirmer en quelque sorte, comment ça se fait qu’il n’avoue pas lui-même ? Comme c’est l’un des seuls prisonniers français à avoir une perpétuité réelle, qu’est-ce qu’il gagne à ne pas avouer ?

Au moment du premier grand procès pour les sept assassinats, où il a écopé de cette perpétuité réelle à Charleville-Mézières en 2008, ce sont les avocats de l’association de victimes que j’ai cofondée qui ont défendu la plupart des familles de victimes. J’ai suivi le procès au quotidien et j’avais dit à tous les médias au moment du verdict, qu’un jour ou l’autre Michel Fourniret se manifesterait à nouveau pour sortir de l’ombre et se mettre à nouveau au centre de l’attention et des projecteurs, mais uniquement à un moment que lui choisira.

Ce qu’il s’est passé il y a quelques mois, et ça coïncide d’ailleurs assez étrangement, et je pense que ce n’est pas une coïncidence, avec à cette époque-là l’énorme médiatisation qu’il y a eu pour Nordalh Lelandais, avec la découverte du meurtre de la petite Maëlys et de l’assassinat du caporal Arthur Noyer. Donc je pense qu’il a voulu se remettre au centre de l’attention puisqu’à ce moment-là, il écrit deux courriers et il avoue en creux sa responsabilité pour trois autres crimes : celui de Marie-Angèle Domece dont on n’a toujours pas retrouvé le corps à ce jour, de Joanna Parish, et il reconnait aussi son implication pour Estelle Mouzin. Et d’ailleurs en 2007-2008, juste avant son procès pour les 7 assassinats il avait demandé à rencontrer Éric Mouzin le père de la petite Estelle, qui avait refusé à juste titre, de le rencontrer. Donc quand même à trois reprises il se manifeste pour Estelle Mouzin et récemment il y a moins de 6 mois, alors qu’il avait soi-disant un alibi très solide le jour de la disparition à Guermantes de la petite Estelle, Monique Olivier a acté sur PV que l’alibi qu’elle lui avait donné était tout à fait bidon.

Pour lui, qu’il avoue ou qu’il n’avoue pas, peu importe ça ne changera rien, à sa condamnation. Là, il a à nouveau, il y a quelques mois, écopé d’une perpétuité pour Farida Hammiche et il va être jugé d’ici 2020 pour Joanna Parish et Marie-Angèle Domece. Et ça le fait jouir de montrer que c’est lui qui a la maîtrise de la situation même si ça ne changera rien à sa condamnation parce qu’il sait fort bien qu’il ne sortira jamais plus de prison.

– C’est tout de même hallucinant ce manque de remord, c’est incroyable !

Oui ! Dans le bouquin je cite certaines de ses déclarations au Dr Ployé, par exemple que le mot « remord » n’existe pas dans son vocabulaire, et que les familles des victimes devraient le remercier d’avoir tué leur enfant pour leur éviter un traumatisme à vie.

C’est le premier livre, je le dis dans ma postface, où je reconnais que ça a été le bouquin le plus dur pour moi à digérer.

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Stéphane Bourgoin et Rod Ferrell, le Vampire d’Eustis

– Vous étiez présent au procès, quelle impression il vous laisse physiquement ? Comme vous avez déjà rencontré 77 tueurs en série, celui-là vous ne l’avez pas rencontré, quelle impression vous laisse-t-il ?

Comme tous les autres, cette absence de remord c’est ce qui frappe le plus, et le côté totalement manipulateur du personnage. Et aussi l’implication de Monique Olivier.

– Je me demande d’ailleurs si elle n’est pas plus monstrueuse que lui…

Si parce qu’avant leur rencontre, a priori, j’en suis quasiment certain, il n’a jamais tué. Comme il le dit, « c’est cette nunuche qui n’a rien entre les deux oreilles qui me donne mon permis de tuer. »

– Est-ce que cette mécanique de couple, vous l’avez retrouvée dans d’autres couples de serial killers ?

Oui il y a Marc Dutroux et Michelle Martin ; en Angleterre Fred et Rosemary West, les tueurs de la maison de l’horreur de Gloucester ; il y a eu les Ken et Barbie du crime : Paul Bernardo et Karla Homolka. Et curieusement, dans toutes ces affaires c’est presque toujours la femme qui est relâchée alors que l’homme reste incarcéré ad vitam aeternam.

– Est-ce que c’est parce qu’on pense que la femme n’est pas capable des pires atrocités comme un homme ?

Je pense qu’il y a de ça, et puis elles ont tendance lors de leurs procès à se victimiser, à se prétendre sous l’emprise de leurs époux ou compagnons masculins. Pour Michelle Martin, lorsqu’elle laisse mourir de faim les deux fillettes, Marc Dutroux est déjà en prison, elle a pourtant tout à fait la possibilité de les libérer ou de les nourrir.

– Il y a quelque chose de révoltant dans votre livre, c’est qu’on sait qu’il y a des ADN inconnus qui ont été prélevés dans le véhicule de Michel Fourniret. Comment se fait-il que personne n’a l’idée de les analyser ?

Oui avec ce livre on a un peu secoué le cocotier. Il y a 4 ADN en Belgique, des ADN féminins, qui dorment dans un labo depuis 2004 et que les Belges sont tout à fait disponibles à donner aux Français, sauf qu’aucun cadre juridique n’a été mis en place pour le permettre. D’ailleurs l’ancien commissaire Daniel Bauregard que j’interroge dans le bouquin dit qu’il a écrit à au moins une dizaine de reprises, on ne lui a jamais répondu. Donc en tout il y a 7 ADN, 6 féminins et 1 masculin qui n’ont jamais été analysés à ce jour. Comme ce sont des ADN qui proviennent de la banquette arrière de la camionnette, qui ont été prélevés sur les liens, les menottes, etc. et on sait que ça n’appartient pas aux victimes reconnues de Michel Fourniret et Monique Olivier, donc peut-être qu’il y a sept familles de victimes, ou quelques-unes au moins, qui attendent d’avoir des réponses au sujet de leur enfant.

– Vous en avez rencontré des monstres, est-ce que vous arrivez maintenant à peu près à comprendre leur fonctionnement, à comprendre ce qui les motive, ou bien c’est quelque chose qu’on ne peut pas expliquer ?

Alors, le premier passage à l’acte reste toujours un mystère. Après, pourquoi ils vont réitérer leurs crimes, et bien parce que pour eux c’est un tel sentiment de toute puissance, qu’ils ont envie de revivre cette impression de toute puissance à nouveau.

– J’ai vu sur votre page Facebook, que je suis assidument, que vous sortez bientôt trois bouquins d’une nouvelle collection. Pouvez-vous m’en dire quelques mots ?

Oui ! Chez French Pulp, c’est le début d’une collection qui va s’appeler SK#1, SK#2, SK#3, etc. Les deux premiers sont sur HH Holmes et Gary Ridgeway le Green River killer, et sortent le 9 mai. Le 3ème sortira probablement vers novembre, et va s’appeler la Bête Inhumaine, consacré à Carl Panzgram, qui est le premier serial killer à avoir écrit son autobiographie, inédite en France. Il y a même un 4ème bouquin qui sort en poche, c’est Moi serial killer qui sort chez Points le 25 avril.

Il y a un autre livre sur un cas de prédateur totalement inconnu. Là c’est pour une petite maison d’édition mais qui appartient au groupe Gallimard, qui s’appelle Éditions du Trésor, c’est une collection qui s’appelle « Les Insulaires », consacrée à des tas de sujets qui concernent des villes… Je crois qu’ils vont sortir un livre sur la cuisine des cannibales de Papouasie, ils vont sortir un livre sur un trésor pirate qui a été enfoui sur une île,… J’avais rencontré le directeur de collection lors d’un débat sur Charles Manson sur LCI, et il m’a proposé d’en faire un sur un prédateur sexuel qui est totalement inconnu en France, et même dans le monde, qui a sévi entre les années 50 et les années 70, qui a été surnommé « la Bête de Jersey ». Vous avez peut-être vu les quelques photos que j’ai publiées sur Facebook : il commettait toutes ses agressions avec un masque, et une veste où le rembourrage, les épaulettes et les pans de la veste étaient cloutés avec des clous, si bien que si les victimes l’agrippaient aux épaules, aux pans de la veste, elles hurlaient de douleur en s’enfonçant des clous dans la peau, et il avait des bracelets à neuf clous à chacun de ses poignets aussi.

La Bête de Jersey

Copyright Daily Mirror

– J’ai une question qui me vient à l’esprit : comme vous avez parlé de Jack L’Éventreur, dans votre livre Le Livre rouge de Jack l’Éventreur, donc des crimes qui ont eu lieu il y a plusieurs centaines d’années, je voulais savoir si éventuellement dans le futur vous alliez écrire un livre sur le tueur du Zodiac ?

Alors oui, c’est prévu mais pas avant au moins sept ans. Parce qu’il se trouve que j’ai été contacté par un des principaux enquêteurs à la retraite du San Francisco Police Department, qui a un ami ancien agent du FBI qui avait aussi travaillé sur l’affaire et en fait, l’un des enquêteurs à pour épouse une Québécoise qui écoute tous mes podcasts de « L’heure du crime » (NDRL : émission sur RTL avec Jacques Pradel), qui est une grande fan, qui leur a parlé de moi il y a 7 ou 8 mois. Ils ont vu mes vidéos sur Youtube, mes interrogatoires de tueurs, ils trouvent ça très très bien, et ont des infos totalement inédites et ils pensent être à peu près surs à 98% de connaître l’identité du Zodiac. Ils voulaient écrire un livre là-dessus mais n’en ont plus les capacités, ils m’ont déjà envoyé quelque milliers de pages d’investigation et autre, donc ils m’ont proposé de reprendre le dossier et d’écrire là-dessus.

Donc moi a priori j’ai l’identité du Zodiac mais pour moi ça va demander pas mal de temps : je dois me déplacer sur les lieux, rencontrer encore un certain nombre des protagonistes. Là vu le nombre de projets que j’ai en ce moment je n’ai absolument pas le temps avant plusieurs années. Là je m’apprête à rencontrer une dizaine d’autres tueurs en série à travers le monde, je lance aussi une collection de trente BD chez Glénat, qui démarre en mars de l’année prochaine, et puis j’ai un projet documentaire qui est sur le point de se concrétiser, un projet de fiction télé également.

– Vous ne chômez pas !

Non pas trop !

– Et voilà donc ma dernière question, éventuellement est-ce que vous auriez un dernier mot à ajouter ?

Je dirai que la seule chose que je regrette c’est que les journées ne font que 24 heures !


Les livres de Stéphane Bourgoin cités

Un commentaire sur “Brin de causette – Stéphane BOURGOIN

  1. Ping : Bilan lecture #3 – La Papivore

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